Un chemin de la mort à la vie

Dans la Bible, le livre de vie par excellence, il est écrit que « si un grain tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais s’il meurt, il produit beaucoup de fruits » (Jean 12, 24). Je n’ai jamais prêté attention à ce verset, je le trouvais trop mystérieux et il me faisait peur : comment la mort peut-elle produire du fruit ? C’est assez paradoxal quand on y réfléchit : un arbre mort ne produit plus rien, d’ailleurs il peut même se révéler dangereux. Et puis, il y a un an jour pour jour, j’ai perdu mon papa. Une épreuve douloureuse qui a ouvert un long chemin de reconstruction : le deuil. Et au moment où j’ai eu l’idée d’écrire cet article, le verset de saint Jean a sonné en fil conducteur : comment ai-je accueilli la nouvelle de ce grain tombé en terre qui meurt ? Comment ai-je apprivoisé cette solitude physique éternelle ? Quel a été l’impact de la mort de mon père sur ma vie, ma foi, ma famille ?

Le deuil commence toujours par une terrible nouvelle, la nouvelle du petit grain tombé en terre qui meurt : ce proche qui disparait brutalement. C’est un véritable choc qu’un an après, voire des années après, on se rappelle encore : je me souviendrai toujours ce que je faisais, où j’étais, avec qui j’étais avant que survienne l’heure de l’annonce. C’est un véritable choc car on ne s’imagine jamais perdre quelqu’un qu’on aime. Surtout pas quand le soleil brille de mille feux. Et pourtant, quoi qu’on en dise, quoi qu’on fasse, ce jour arrivera tôt ou tard. Ce choc de la mort produit en nous d’abord et c’est tout à fait humain, des larmes, beaucoup de larmes. Puis très vite, on ne pleure plus, on n’en a plus la force. L’âme est appesantie, le corps épuisé, l’estomac noué et vide. Le soutien des proches en ces heures sombres est une lumière dans le noir, un baume apaisant à la blessure, un appui solide : certains pleurent avec nous, d’autres sont forts pour nous ; d’autres encore pleurent avec nous et nous soutiennent. Pourtant, on a beau être très entourés, soutenus, une place est définitivement seule et ça nous pèse. Il y a comme un vide insoutenable en nous. Ce n’est pas une condition mais une réalité : quand le grain tombé en terre meurt, on est seuls. Profondément seuls. Seuls face à nous-mêmes, seuls face au présent de la mort et à la vie à venir qui d’un coup n’a plus de sens, seuls sans l’être aimé. Et c’est alors que naissent les questions : comment vais-je y arriver ? Pourquoi tu m’as laissé ? Qu’ai-je fait pour mériter cela ? Comment est-ce possible ?

Quand la mort est germée, naît une profonde solitude. Tout l’objectif du deuil est d’apprivoiser l’absence physique de l’être cher, d’accepter cette solitude éternelle non pour la subir mais pour en faire une force. Certains y arriveront plus facilement ou plus difficilement que d’autres. Le deuil n’est donc pas une réaction instantanée, mais un chemin ponctué de mille émotions où chacun va à son rythme pour se reconstruire du choc qu’a occasionné la mort. Voilà pourquoi on ne peut comparer un deuil avec un autre. Que l’on soit père, mère, enfant, frère, sœur, ou membre plus éloigné, chacun le vit à sa façon.

Sitôt la nouvelle encaissée, il faut être prêt au combat car d’autres répliques encore plus douloureuses arrivent : le dernier adieu, la mise en bière, la mise en terre. On peut toujours compter sur nos proches, les différents messages de condoléances en témoignent. Mais où est Dieu dans toute cette première phase ? Il est comme l’oasis dans le désert, présent par l’Eglise, cette maison qui célèbre les joies mais qui accueille aussi ceux qui pleurent et leur apporte consolation et espérance. La célébration des funérailles est l’accalmie en plein milieu de la tempête émotionnelle que l’on vit, le moment où on peut rendre grâce à Dieu pour la vie de celui qui nous a quittés, le confier à la miséricorde de Dieu et exprimer notre espérance en la vie éternelle. Dieu est la Parole qui console, la lumière qui éclaire, le pain qui rassasie.

Passé tous ces chocs émotionnels, il faut commencer une nouvelle étape du deuil : la reconstruction c’est-à-dire rebâtir une vie sans l’être cher, apprendre à vivre sans lui. Ce n’est pas évident car les failles sont encore fragiles et profondes. Un rien appelle un souvenir qui fait couler les larmes. J’ai mis plus d’une semaine à rentrer dans la chambre de mes parents, en sachant que mon père y a passé sa dernière nuit. J’ai mis plus d’un mois à m’endormir sans garder la lumière allumée. J’ai mis du temps avant d’arrêter de lui envoyer des sms mais je n’ai toujours pas supprimé son numéro dans mon répertoire téléphonique. Je me retrouve parfois à réécouter ses messages vocaux, à relire ses messages écrits. On se reconstruit d’abord auprès de ceux qui restent : nos familles, nos proches amis, ils sont nos repères et nos forces pour continuer à vivre. On se reconstruit en s’ouvrant les uns aux autres, en parlant de ce que l’on ressent, en pleurant ensemble si besoin, en faisant ces nouveaux pas ensemble.

Pour autant, le retour à ma vie francilienne, à mon travail, à ma paroisse n’a pas été facile. Papa avait aussi connu tous ces endroits et se dire qu’il n’y remettra jamais les pieds, cela fait mal. Oui, au début du deuil, on voit tout ce que l’être cher ne verra plus, ne fera plus, et ça agrandit la peine. Il ne sera pas là pour m’accompagner à l’autel si je me marie. Il ne portera pas dans ses bras mes enfants. Il ne verra pas quand j’achèterai mon appartement. Il ne fêtera plus Noël avec nous, il n’y aura plus d’anniversaire avec lui… et tant et tant d’autres. Le deuil nous projette dans les regrets, la nostalgie et ça nous fait encore plus mal. On apprend à se reconstruire quand on passe du « il ne sera plus là où il était » au « il est et sera partout où moi je suis. » Et on ne peut le faire que si on a une espérance profonde. L’espérance chrétienne dans laquelle j’ai été élevée et à laquelle mon papa était si fermement fidèle, c’est que la vie ne s’arrête pas après la mort. La mort n’est qu’un passage vers le ciel pour la vie éternelle. Nos défunts sont toujours avec nous, d’une manière très différente certes, mais ils sont bien présents et nous pouvons continuer à vivre avec eux. C’est ce qu’on appelle la communion des saints, pas seulement les grands saints et saintes canonisés par l’Eglise, mais aussi ceux qui nous ont précédés, et nous tous avec eux.

J’ai bien dit espérance et non pas espoir. Il y a bien une différence entre ces deux mots. On nourrit beaucoup d’espoirs pour pouvoir supporter les moments difficiles. Mais l’espoir – l’attente de la réalisation d’un désir concret dans un futur plus ou moins proche – est susceptible de ne pas se réaliser et donc de me décevoir (on dit alors « nourrir de faux espoirs). L’espérance en revanche s’ancre dans une certitude, la certitude de ce qui nous attend au bout du chemin : « Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ! » L’espoir de faire revenir mon père sur cette terre et revenir à notre vie d’avant est bien vaine mais l’espérance de le revoir au ciel est bien vivante. Oui, je crois que mon papa est en paix dans la maison du Père avec tout ceux qu’il a aimé, comme il est venu lui-même me le dire en songe 40 jours après sa mort. Oui, je crois qu’un jour enfin, je les reverrai tous et nous serons à nouveau réunis.

Mais l’espérance, si elle ne déçoit pas, appelle la persévérance car elle peut être mise à rude épreuve. Quand les épreuves se succèdent, on peut retomber et s’effondrer à nouveau. La mort est comme un boomerang : un jour, elle te revient en pleine face et alors tu exploses. Je l’ai compris à mes dépens, six mois après le décès de mon père, en février en apprenant la disparition brutale d’une amie. La mort a repris possession de mon esprit pendant des semaines jusqu’à en faire une crise d’angoisse. Allongée sur le lit aux urgences, avec l’aide du médecin, j’ai compris ce jour-là que j’avais trop encaissé, je pensais être forte mais en vrai, non mon âme n’était pas en paix. Trop d’émotions la retenaient encore prisonnières. Se reconstruire c’est aussi un long travail intérieur pour retrouver la paix. Ressasser le passé, se poser mille questions ne fera pas revenir l’être aimé mais ne fera qu’agrandir notre peine. Se pardonner et pardonner à l’autre. Faire la paix avec la mort : elle ne nous a enlevé que la présence physique pour un tempsmais les liens d’amour demeurent. Pour ma part, j’ai commencé à entrevoir ce besoin de paix intérieure le lendemain de ma crise d’angoisse à Pellevoisin. Là, près de la Vierge Marie, mère de Miséricorde, mon cœur me faisait mal mais j’ai ressenti l’appel à me consacrer aux cœurs unis de Jésus et Marie. Je me suis confessée, j’ai reçu le scapulaire tout près de mon cœur et les jours suivants, je m’y suis abandonnée, diminuant peu à peu les angoisses et les peurs. J’ai continué ma route vers la paix tout au long de nos aventures de foi mensuelles, et particulièrement au sanctuaire de Montligeon. Dans ce centre de prière pour les défunts, au pied de la Vierge Marie, j’ai déposé toute culpabilité, toute colère, j’ai demandé pardon et j’ai pardonné à mon père. Puis j’ai rendu grâce pour l’homme et le père aimant qu’il était et pour tout l’amour qu’il m’a donné.

Sanctuaire de Montligeon – centre de prière pour les défunts

Alors, par la fraternité, par l’espérance et la paix intérieure, peu à peu on ouvre les yeux et comprend que la mort du petit grain tombé en terre ne nous laisse pas seuls, mais travaille nos cœurs, nos vies, pour fleurir à nouveau.

La mort de papa aurait pu m’éloigner de la foi. Entre Dieu et moi, la corde s’est tendue quand je n’avais pas de réponses à mes « pourquoi » ; j’ai coupé la corde quand je pensais qu’il était trop loin de moi. Je suis alors tombée dans la culpabilité, la colère, la déprime. Mais aussi fou que cela puisse paraître, la mort de mon père terrestre a renoué mon lien avec mon Père des Cieux. Elle nous a donné l’audace de nous mettre en marche jusqu’à Dieu. Elle m’a inspiré la nécessité de consacrer mon cœur au Sacré-Cœur de Jésus et au cœur immaculé de Marie. Ma foi, ma dévotion a été renforcée, soutenue par les chants de louange qui m’ont aidé à voir Dieu, non pas comme le responsable de mon malheur, mais comme le Père qui m’accompagne et pleure avec moi.

La mort de papa aurait pu aussi nous éloigner les uns des autres. C’est ce qui arrive malheureusement parfois dans certaines familles, mais celle de papa nous a rassemblés davantage. L’unité qu’il nous a tant prônée dans notre éducation est aujourd’hui le moteur de notre famille : en sa mémoire, nous voulons toujours être unis. L’unité est si réelle autour de nous à tel point qu’on se dit « s’il était là pour voir ça ! » Il doit sourire en le voyant et intercéder pour qu’elle perdure.

Alors aujourd’hui, je n’ai plus peur de cette parole de Jésus : si le grain tombé en terre meurt, il produit beaucoup de fruits. Elle m’a aidé à traverser l’épreuve la plus douloureuse de ma vie pour en faire une force, pour ouvrir un nouveau chemin de vie et de foi, tout en sachant que j’ai une bonne âme qui veille toujours sur moi et que je continue d’aimer plus que tout.

Pour terminer cet article, je prie pour toi, pour toutes les personnes qui vivent un deuil. Que l’Esprit Saint souffle en vos cœurs du courage et de l’espérance. Ce que vous vivez aujourd’hui est réel et peut vous paraître insurmontable mais vous êtes capables de vous relever, non pas d’oublier car on n’oublie jamais, mais d’en sortir plus forts. Celui ou celle qui vous a quittés n’est pas bien loin, juste de l’autre côté. Ayez foi, gardez l’espérance et priez pour que la paix revienne en vos cœurs. Ne laissez personne vous dire le chemin que vous devez prendre. Mon chemin n’est pas le vôtre mais s’il peut vous inspirer du courage, alors je rends grâce à Dieu.

Quoi qu’il en soit, dans les joies et surtout dans les peines, rappelez-vous :

Dieu est bon en tout temps… et en tout temps, Dieu est bon !

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